| Article en trois parties parues dans les Infolettres Théâtre n° 2, 3 et 4 Mai, Juin et Juillet 2010
Son élection au Comité Directeur de la Fédération oblige Claude SCHMIT à quitter la Commission Fédérale de Théâtre et à abandonner, dans l’immédiat, une passion qu’il exerçait depuis 22 ans, celle de comédien amateur et d’auteur. Il répond à quelques unes de nos questions posées pour l’Infolettre Théâtre n°2 Mai 2010. |
CFT : En entrant au Comité Directeur, tu as dû abandonner tes passions. Comment vis-tu cela ?
CS : Jouer la comédie ne me manque pas ; je crois que j’avais atteint une limite, celle de l’âge qui affecte la mémorisation des textes. Mais ne plus pouvoir écrire me manque terriblement. Je l’accepte pourtant parce que j’ai le sentiment que là où je suis, je peux apporter ma pierre à un édifice vieux de 112 ans, et ainsi le consolider. Je vis cela un peu comme un sacrifice, mais c’est un sacrifice heureux, parce que je peux encore être utile.
CFT : Claude, que retiens-tu de tes années de pratique de théâtre en amateur ?
CS : Beaucoup de moments fort agréables avec ma bande de copains, et beaucoup de satisfactions dans des rôles principaux. Mais je l’ai dit et écrit maintes et maintes fois, le théâtre a surtout fait de moi un autre homme en me libérant de nombreux complexes et en changeant mon regard sur les autres.
CFT : Quel rôle t’a le plus marqué ?
CS : Incontestablement, celui de Cyrano de Bergerac. Je n’en ai joué qu’un extrait, mais quel extrait ! Celui de l’agonie de Cyrano. Il m’a donné l’occasion d’aller chercher au fond de moi une authenticité de sentiments absolue. Je n’aurais pas pu tricher sans que cela s’entende. Aussi m’étais-je imprégné de chaque mot pour qu’il me devienne naturel.
CFT : Ce fut pour toi, une révélation ?
CS : Oui… et surtout une école, celle de l’exigence, de la perfection, celle par laquelle on se doit de passer quand on se produit devant un public, quel qu’il soit. Il est difficile d’interpréter un personnage sans une humilité absolue, un travail énorme et une petite forme de gravité. Prétendre le contraire, c’est ne pas mesurer la responsabilité ultime du comédien devant son public.
CFT : Si tu avais à définir une représentation théâtrale par une image, à quoi te ferait-elle penser ?
CS : C’est simple ! A un combat qu’il faut gagner sur un public ennemi…
CFT : C’est une phrase d’une rare violence !
CS : Mais c’est extrêmement violent de monter sur une scène ! Il faut donner une impression d’aisance, alors qu’on est terrorisé. Il faut s’imposer, dominer coûte que coûte. Mais vous savez, la meilleure arme pour gagner cette guerre, ce n’est pas l’agressivité, c’est la séduction, une forte séduction !
CFT : C’est donc un paradoxe permanent que vivent les artistes !
CS : Bien sûr !... Sur scène, ils doivent être poreux à tout, sensibles tout le temps, mais dans les coulisses, ils doivent se comporter comme de véritables guerriers. Et c’est réussir ce grand écart qui fait qu’on est un artiste ou qu’on ne l’est pas.
CFT : Que dire alors du metteur en scène ?
CS : Ah ! C’est bien pire pour lui ! Il est à la fois le général d’armée et « l’accoucheur » du spectacle. Imaginez !... Tout en arrachant l’acteur à son goût inévitable du paraître, il lui faut à la fois, réussir à conserver sa sensibilité et à avoir suffisamment de tripes pour imposer sa propre vision des choses. Pas facile, avouez-le !... Mais il faut du temps et beaucoup d’humilité pour comprendre cela.
CFT : Qu’attends-tu de l’activité théâtre à la FSCF ?
CS : Qu’elle joue pleinement son rôle éducatif. Elle est là pour ça… Son rôle éducatif, j’insiste ! J.M. Ribes disait : « Le public demande de l’âme et des mots, du sens et de la chair. Et du rire, celui-là même qu’on asphyxie peu à peu. » Alors donnez-lui tout cela pour le toucher, le faire grandir, le construire, lui apprendre à aimer. C’est important.
CFT : Merci Claude ! Eh bien, après ces paroles, ô combien captivantes, si nous prenions un rafraîchissement !
CS : Oui ! Mais…
CFT : Rideau ! Et rendez-vous au prochain acte !
| La suite de l’entretien est parue dans l’Infolettre Théâtre n°3 Juin 2010. |
CFT : C’était important pour toi, le théâtre ?
CS : Très important, parce que c’était une respiration dans ma vie quotidienne. J’avais besoin d’alterner, de me retrouver ailleurs que dans un cadre professionnel, bref, de jouer tout simplement. Cela me fut nécessaire pendant plus de vingt ans, mais happé par la vie fédérale, j’ai eu envie de la connaître de l’intérieur et donc d’abandonner le théâtre.
CFT : Il te reste beaucoup de souvenirs, n’est-ce pas ! Lequel t’a marqué profondément ?
CS : Celui du monologue que j’ai présenté au cours de rencontres fédérales. J’en rêvais depuis plusieurs années, mais le jour où Claudine Lengert m’en révéla toute la richesse, je me suis dit : « Faut que tu y ailles, mon vieux ! » Et j’y suis allé deux ans plus tard !
CFT : Et alors ?
CS : C’est très impressionnant. On est seul, par définition. Mais on vit une sorte de liberté inouïe, qu’on voudrait faire durer longtemps. J’ai joué plusieurs fois ce même monologue, et chaque fois j’ai ressenti cette même jouissance.
CFT : En faisant du théâtre, qu’est-ce qui a changé chez toi ?
CS : Plein de choses… Nous en avons déjà parlé la dernière fois. Depuis, j’y ai réfléchi, et j’ai découvert que ma forme d’implication dans le travail avait changé. J’ai toujours été un bosseur, mais un bosseur trop sérieux. Je le suis resté, rassure-toi. Mais avec le théâtre, j’ai appris que tout était éphémère, qu’on était là pour émouvoir ou faire réfléchir, certes, mais aussi pour s’amuser. L’art raconte l’être humain et si on peut en rire, profitons-en ; ça s’appelle l’intelligence.
CFT : Les artistes ne seraient-ils pas des gens à part ?
CS : Probablement, parce qu’ils recréent tout. Ils prennent et ils redonnent. Ce sont des miroirs. Ils aident les gens à mieux se voir, à mieux se comprendre, peut-être à se soigner. C’est ce qu’a fait Molière.
CFT : Ce n’est pas une vie commune…
CS : Si, quand même !... On a tous plus ou moins besoin d’être reconnu, de chercher notre identité, et quand on l’a trouvée, on essaye de l’améliorer pour se réaliser pleinement.
CFT : Estimes-tu que ça ait marché pour toi ?
CS : Je vais faire une réponse de Normand ! Quand je subis un échec, je souffre profondément. Quand ça marche, je suis franchement heureux !... Quand ça marche moins, je fais le dos rond, j’accepte les moments de déprime, voire de dépression, mais je poursuis mon action vaille que vaille… Je veux voir loin et tout le temps avoir envie de tout connaître, et de tout faire, n’avoir de cesse de partager ma vie fédérale…
CFT : Oh la la ! Que d’émotions…vite, un mouchoir ! Snif ! Au-revoir Claude et bonne route ! Re-snif !
| La fin de l’entretien est parue dans l’Infolettre Théâtre n°4 Juillet 2010. |
CFT : Tu as dit que ton interprétation de Cyrano de Bergerac t’avait profondément marqué par le fait qu’il t’avait fallu aller chercher une authenticité de sentiments au fond de toi.
CS : Oui, avec Cyrano, j’ai donné à voir mon côté Dr Jekyll… C’était une heureuse revanche sur mon côté Mr Hyde montré quelques années plus tôt dans « Diable d’homme » de R. Lamoureux. Cette pièce met en scène un écrivain médiocre et besogneux qui voit son quotidien perturbé par l’apparition soudaine de Satan, un soir, à sa table de travail. Eh bien, j’ai joué Satan avec toute la perversion qu’on lui connaît, mi-tentateur, mi-ironique, doux, détaché, perfide. J’ai eu envie de m’abandonner à une certaine monstruosité…
CFT : C’est-à-dire ?
CS : … au pur plaisir qu’a l’acteur à jouer une chose et son contraire, le méchant et le gentil, le méchant contre le gentil, et surtout à jouer un très méchant. C’est un pur plaisir car je suis sûr que chacun d’entre nous a le fantasme très fort de pouvoir isoler ses pulsions mauvaises, et de leur donner vie. Pour un acteur, le jeu est donc de dire aux spectateurs : « Vous avez un Hyde en vous, regardez-le ».
CFT : Ce fut difficile à jouer ?
CS : Ce fut difficile parce qu’il y avait une multitude de choix à faire. J’avais des idées précises, le metteur en scène en avait d’autres pour me contenir, et certains copains m’incitaient au contraire « à y aller ». Et puis, j’avais la tentation de lâcher le cabot qui était en moi.
CFT : Le cabot ?
CS : Mais oui, qu’on le veuille ou non, tout acteur,même le plus pur, a un cabot invétéré en lui. Comme il en est conscient, il parvient plus ou moins à le juguler et à lui donner une autre forme. Mais il le nourrit toujours un peu, quitte à le tenir en respect. C’est humain !
CFT : Ce côté « cabot » apparaît aussi en répétition ?
CS : Naturellement !... Et il faut encore distinguer les répétitions à la maison et les répétitions en groupe. Quand je répétais seul à la maison, je faisais des choses que je n’osais plus montrer aux copains une heure plus tard. Soit parce que je ne m’en souvenais pas, soit parce que je n’arrivais pas à les restituer avec la même conviction. Oh ! C’est un truc bien connu des acteurs : quand on est seul, on est génial. Dès qu’on se retrouve avec un partenaire, on tombe dans le monde du relatif, on hésite devant le regard de l’autre…
CFT : Finalement, ce rôle de Satan ?
CS : Je l’ai adoré… Il m’a beaucoup appris pour la transmission des intentions, même si j’ai eu peur comme rarement en arrivant à la première. Peur de la fatigue, peur du relâchement, peur du manque de conviction et d’intensité, peur de la fausse note, peur du discrédit. Mais j’ai adoré ce rôle un peu sulfureux et libre. N’est-ce pas une envie de tout acteur ?
CFT : Merci Claude ! Nous pourrions encore longuement converser sur les affres du comédien ! Encore merci de nous avoir offert cette tranche de vie théâtrale !
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